Les deux morts de Dario Fo

Billet

 

Les deux morts de Dario Fo

(Je me trompe peut-être. Peut-être)

 

J’ai reçu, pour la mort de Dario Fo, quelques messages de condoléances qui m’ont touché car je me suis senti comme si j’étais un de ses proches. Et oui, la tristesse s’est réveillée ce matin et elle tourne autour de moi.

 

Ce qui fait le plus de mal c’est une autre mort de Dario Fo. (Je me trompe peut-être. Peut-être) Mais la gestion de l’œuvre de Dario Fo les dernières années semble avoir été échafaudée dans l’attente de ce moment. De nombreuses petites compagnies ont dû oublier des projets avec des textes de Dario Fo, les droits ont été refusés ou retirés sous des critères troubles, soit parce qu’on ne respecte pas le texte à la virgule (ce qui est la mort de Dario Fo bien avant sa mort) soit parce que le niveau professionnel n’est pas à la hauteur. Enfin, je dis critères troubles car voir surveiller le niveau des autres par ceux-là même qui ont montré ne pas l'avoir, nous met la puce à l'oreille. Je crains que maintenant (Je me trompe peut-être. Peut-être. Seul le temps nous le dira) apparaîtront « de grandes pointures » du théâtre pour nous « lire » Dario Fo et le faire mourir encore, là où sa mort nous fait plus de mal : sur la scène. On le montrera, encore une fois, empaillé, inoffensif, un fossile de la guerre froide et des années de plomb. Son nom sera imprimé sur des billets d'entrée à un prix exorbitant. C'est bien la mort de Dario Fo qui me fait le plus de mal; l'autre, la mort naturelle, à 90 ans, elle était attendue et la tristesse n'a pas besoin de sortir ses griffes. Elle se traîne comme une caresse.

 

Cet homme de théâtre, Dario Fo, a été forgé dans les usines, façonné par le peuple, dans les années de plomb de l'Italie où le fascisme et le terrorisme d’État se montraient sans complexe. Malgré les menaces de mort et les agressions comme celle subie par Franca Rame par l’extrême droite, Dario Fo n’a pas arrêté de rire. J’ai eu l’occasion de le voir il y a quelques mois à Stuttgart et avec ses 89 ans son rire était vigoureux, jeune, mordant, terriblement actuel. Ses pièces sur la situation des femmes, sur les travailleurs, les opprimés, les étrangers ou la colonisation sont malheureusement toujours d’actualité. Dario Fo est le peuple qui s'obstine à rire et ce rire libérateur n'est pas assujetti aux droits d'auteur ni aux critères douteux de ceux qui les gèrent. Le rire, jusqu’à nouvelle ordre, est libre, il court entre les gens du peuple, c’est le rire du jongleur qui nous raconte des histoires avec sa langue coupante comme un couteau, langue qui se lance comme une épée et coupe les ceintures des seigneurs pour nous les montrer à poil, pour dire et faire tout ce qui d'ordinaire n'est pas permis et rétablir la dignité des oppressés. Là oui, Dario Fo vit encore et pour longtemps. Cherchez-le ! Dans les salles de fêtes, les bibliothèques, les places. Cherchez-le ! Son esprit est là et les entrées sont souvent à des prix raisonnables.

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