Être ou ne pas être Charlie

Être ou ne pas être Charlie.

Ça y est ! Voilà l’émotion instrumentalisée.

 

Depuis quelques jours, « ils » ont commencé à faire un usage fasciste de ces émotions qui ont été représentées sous la bannière « Je suis Charlie ». Ils ont piétiné les larmes légitimes de la douleur et de la solidarité pour attiser la peur, ils ont vite changé les lois, ils ont justifié le renforcement sécuritaire et les atteintes aux libertés démocratiques. Mais le pire c’est qu’ils ont rendu difficile la tâche, ô combien nécessaire, de prendre du recul pour tenter de comprendre les facteurs sociaux et politiques qui ont rendu possible cet attentat à Paris. Une émotion officielle s’est imposée et gare à ceux qui ne sont pas Charlie.

 

Je parle avec mes collègues, des hommes et des femmes de la scène, des conteurs, des artistes. Et soudain, je découvre la peur dans mes mots, une peur qui ressemble à celle que j’avais connue lors de la dictature franquiste : « attention avec qui tu parles », « attention à ce que tu dis », « mesure bien les mots que tu mets sur Facebook ». Oui, mes amis, le fascisme c’est ça : avoir peur de vous, de nous. Comme si ce n’était pas assez d’avoir peur d’ « eux ».

 

J’ai peur de dire (mais je vais le dire quand même) que je trouve insultant que Dieudonné soit arrêté parce qu’il a écrit un geste d’humour sur sa page Facebook. Oui, d’humour, cet humour acide qui nous secoue, nous provoque et nous offre l’occasion de prendre du recul pour comprendre les causes, les conséquences et les leçons à en tirer. Le rire est un acte d’intelligence. C’est bien la tâche du jongleur, du bouffon, du petit diable : jongler avec les ombres pour invoquer la lumière et démasquer l’hypocrisie.

 

Le jongleur est en équilibre sur ce fil qui sépare le bien du mal, mais il n’a pas peur de tomber parce que le rire est le filet qui le sauve de la chute. Mais j’entends (trop souvent à mon gout) : « Quel humour ? Il ne me fait pas rire celui-là ». Comment pourrait-il faire rire si une autre vérité officielle, répétée jusqu’à la nausée, décrète que Dieudonné ne cherche qu’à provoquer la haine ? J’ai constaté que de nombreux collègues acceptent cette vérité comme indiscutable. J’ai fait ma petite enquête autour de moi : je questionne les autres sur Dieudonné, je les laisse parler et puis je pose la question qui tue : « Vous avez vu le spectacle ? ». Je n’ai encore rencontré personne qui ait vu le spectacle de Dieudonné. Personne. Mais tous ceux que j’ai rencontrés sont convaincus que la vérité officielle est vraie. Et d’autant plus qu’aujourd’hui, pour le même prix, on la vend bien ficelée avec « leur » nouvelle émotion officielle.

 

Et c’est ainsi qu’on retire le filet du rire à Dieudonné et qu’on le laisse s’écraser sur le sol.

 

Pourtant Dieudonné était dans la manifestation de solidarité avec les 17 victimes. Pourquoi ignore-t-on ce geste comme s’il n’avait pas d’importance ?

Sa présence a certainement dérangé aussi bien ceux qui fabriquent les vérités officielles que ceux qui vont les acheter dans les rayons « vérités officielles » de nos grandes surfaces.

 

En tête de la manifestation de Paris étaient ces mêmes (i)responsables politiques qui ont gardé un scrupuleux silence quand la CIA kidnappait des citoyens pour les torturer dans des prisons secrètes. Il y avait aussi le président de mon pays, celui-là même qui avait engagé l’Espagne dans la guerre d’Irak sur la base de mensonges en condamnant à la mort des milliers de musulmans, il y avait aussi cette dame qui condamne des milliers de familles à la pauvreté en Espagne, en Grèce et j’en passe pour privilégier les intérêts des banquiers allemands. Il y avait celui qui ne respecte ni les résolutions de l’ONU ni les droits de l’Homme. Et n’oublions pas celui qui se permet de décréter que l’intégration des Roms est impossible, ou encore ces visionnaires qui ont attaqué la Libye et qui ont fourni les armes aux dits rebelles. Ce sont ces présences en tête de la manifestation qui sont insultantes. (Ne ratez pas la photo : ils n’étaient pas devant la marche mais bien en sécurité dans une rue parallèle)

 

http://www.sueddeutsche.de/politik/bild-von-kundgebung-in-paris-ein-gestelltes-foto-darf-geschichte-schreiben-1.2302160

 

Je ne suis pas ce Charlie-là. Certainement un autre, intime et personnel, mais pas celui-là.

 

Le jour de la grande manifestation à Paris, j’étais à Montbéliard. Je suis allé manger dans un Kebab parce que je voulais être parmi des gens d’origine maghrébine. Je me suis assis à une table et le propriétaire du Kebab, tout en préparant mon repas, parlait avec un client d’origine française qui était au comptoir « Toi et moi nous sommes des amis, nous sommes allés à l’école ensemble » disait-il. Il parlait fort, trop fort pour parler à quelqu’un qui se tenait juste devant lui. C’était évident qu’il voulait que je l’entende et cet effort pour communiquer avec moi m’a profondément touché. Je me suis retourné pour entrer dans la conversation et il a de nouveau répété qu’ils étaient des amis depuis l’enfance « N’est-ce pas ? » demandait-il à l’ami français « Mais oui, de bons amis » confirmait l’ami français. J’avais de la peine, j’avais envie de prendre cet homme dans les bras et lui dire qu’il ne devait pas me convaincre qu’il était un bon citoyen, parce que je le savais, je voulais lui dire que je savais qu’il était un être humain digne de tout mon respect, lui dire que je savais qu’il appartenait à une culture millénaire, que j’avais lu ses poètes, vu les films faits dans les pays musulmans et qu’il ne devait surtout pas se justifier.

 

Le fascisme, c’est avoir peur de vous, de nous. Mes mots sont la lutte contre cette maudite peur. Ne nous laissons pas faire. Il faut réagir, nous secouer, nous provoquer, parler, rire. En tout cas nous ne pouvons pas laisser la peur s’installer entre nous.

 

J’ai peur de vous dire que je suis triste pour les musulmans, ce sont eux qui auraient dû être en tête de la manifestation. J’ai peur de vous dire qu’aujourd’hui « je suis musulman », « je suis vous, nous » et aussi (ça fait peur mais je vais le dire quand même) aujourd’hui « je suis Dieudonné ».

 

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